Une taxe sur le livre d’occasion ?

Au Salon du Livre de Paris 2024, Emmanuel Macron a fait une annonce qui a rapidement fait parler d’elle : il envisage une taxe sur le livre d’occasion pour protéger le prix unique du livre sur les ouvrages neufs.
Une annonce assez surprenante quand, quelques jours avant, son Premier Ministre Gabriel Attal reprochait à la jeunesse de ne pas lire assez… Les joies du « en même temps » que nous adorons croquer dans Vivre en Macronie !
Dessin d’Allan Barte, très adapté à ce « en même temps »
 
Une telle taxe augmenterait le prix du livre d’occasion de 20 à 30 centimes d’après les premières estimations.
 

Est-ce une bonne idée que de taxer le livre d’occasion ?

Avis strictement personnel… NON !
Lorsque cette annonce est sortie dans la presse, j’ai entendu parler de lobby des auteurs et de l’édition pour une telle mesure. Pourtant, étant à la fois auteur et éditeur, je trouve que cela est une très mauvaise idée. Je m’explique.

Le message passé est dans un premier temps désastreux : nous entendons parler de seconde vie et le marché de l’occasion de livre s’inscrit en plein dedans !
De même, il est important pour des personnes n’ayant pas beaucoup de moyens d’avoir accès à la lecture (n’oublions pas que la plupart du temps, l’achat d’un livre d’occasion s’accompagne aussi de frais de port… une petite hausse reste une hausse !). 
Je pense aussi aux étudiant(e)s qui ont souvent besoin de ces livres d’occasion pour leurs études. 

Côté ventes, je ne pense pas non plus que l’occasion nous fasse concurrence… Au contraire même ! Quand elles achètent un livre, certaines personnes aiment savoir qu’elles pourront le revendre facilement si elles ne l’aiment pas ou si elles souhaitent faire un peu de place. Aussi, il arrive que l’on teste une série en achetant le tome 1 en occasion avant de se prendre la suite en neuf…

 

Mais si cette taxe ne touchait que les gros groupes et servait aux auteurs et éditeurs ?

C’est en effet ce qui a été sous-entendu… Il était également prévu que la Ministre de la Culture, Rachida Dati, communique davantage dessus mais, pour l’instant, rien n’est sorti rue de Valois.
Sur le papier, on devrait dire : Oui, c’est une super idée !… Mais, dans la réalité ? 

Cela ouvre une boîte de Pandore. Imaginons que cela ne concerne que les gros groupes… Comment vont-ils être définis ? Sur quels critères ? Il n’y a pas un risque non plus que ces critères s’élargissent au fil du temps ? S’il y a volonté de prendre des sous du côté des gros groupes, pourquoi ne pas déjà, dans un premier temps, leur faire payer proportionnellement autant d’impôts qu’une TPE / PME française ? Non ? Pas possible ?

J’arrête ici mon ironie… Je passe à la suite de l’annonce en imaginant une taxe allant aux auteurs et éditeurs. Alors, là aussi, pour être un peu dans la partie, je connais les difficultés pour avoir accès à certains dispositifs. Je vous en cite quelques uns. Lorsqu’il y a eu les aides Covid, moi, petit indépendant, je n’ai pas eu la moindre aide… Les aides du Centre National du Livre sont aussi conditionnées à un pourcentage de ventes en librairie (autrement dit, si vous n’avez pas de diffusion, c’est mort !). Je vous ai déjà aussi parlé des difficultés pour n’avoir qu’un simple espace sur certains salons / festivals pourtant subventionnés avec de l’argent public (le terme « difficulté » est ici un euphémisme… c’est bien simple, les stands sont hors de prix pour les petits éditeurs et leurs autrices/auteurs sont très rarement invité(e)s).

Je suis donc peut-être un peu méfiant mais j’ai un gros gros gros doute sur la sincérité de la démarche et si l’argent de cette taxe ira vraiment chez celles et ceux qui en ont le plus besoin.

Il ne faut donc rien faire ?

Si Emmanuel Macron a réellement envie de défendre le monde de l’édition (pas que les gros !) et les autrices / auteurs, je ne peux que lui suggérer ces différentes pistes :

  • S’il veut mettre en place des taxes sur les gros groupes, qu’il se débrouille pour leur faire payer réellement des impôts.
  • Les autrices / auteurs ont besoin d’un vrai statut, avec des organismes compétents pour la gestion de leurs droits.
  • Il peut également lutter contre la surproduction (pourquoi pas ne pas sanctionner la mise au pilon ?) et la toute puissance des grands groupes éditoriaux
  • Il peut également agir sur les frais de port de plus en plus élevés pour envoyer des livres, en instaurant un vrai tarif postal Livres pour les professionnels.
  • Il peut faire conditionner des aides financières à de vrais engagements environnementaux et sociétaux, par exemple, ne pas mettre de livres au pilon, imprimer en France, avoir des contrats éditoriaux corrects,…
  • Il peut encourager la diversité éditoriale en ouvrant le Pass Culture à l’édition indépendante.

Les idées ne manquent pas… Mais bon, il faut avoir la volonté politique avec. 😉

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